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Le Jardinier de San Francisco

10 août 2018. Cour supérieure de San Francisco, salle 504. Un jury de 12 jurés revient après quatre jours de délibération. Verdict : Monsanto coupable. Dommages-intérêts : 289 millions de dollars. Le demandeur, Dewayne Lee Johnson, 46 ans, jardinier scolaire, est en phase terminale d’un lymphome non-hodgkinien.

C’est la première fois qu’un tribunal occidental condamne le glyphosate.


La scène

San Francisco, été 2018. Dewayne « Lee » Johnson est entré au tribunal avec une perfusion. Son corps est couvert de lésions cutanées suintantes — la signature externe d’un lymphome cutané à cellules T, à un stade très avancé. Son médecin lui donne quelques mois.

De 2012 à 2015, Johnson a travaillé comme jardinier pour le Benicia Unified School District. Son job : pulvériser du Roundup et du RangerPro (deux formulations glyphosate de Monsanto) sur les terrains scolaires, parfois 30 fois par an. Deux fois pendant cette période, il a été aspergé accidentellement, une fois la combinaison trempée jusqu’aux sous-vêtements.

En 2014, il diagnostique le lymphome. Il appelle Monsanto à deux reprises pour demander si le Roundup peut en être la cause. Personne ne le rappelle.

Son avocat, Brent Wisner du cabinet Baum Hedlund, plaide pendant un mois devant le jury. Il s’appuie sur les « Monsanto Papers » — 17 000 documents internes obtenus via discovery judiciaire et publiés en partie par le journal Le Monde en 2017. Les documents révèlent :

  • Monsanto ghost-writait depuis 2013 des études scientifiques publiées au nom de chercheurs universitaires apparemment indépendants.
  • Monsanto avait conscience depuis les années 1980 que son adjuvant POEA (polyéthoxyléthylènamine) était plus toxique que le glyphosate seul, et le cachait dans la formulation Roundup.
  • Monsanto avait tenté en 2015 d’empêcher l’IARC (Agence internationale de recherche sur le cancer de l’OMS) de classer le glyphosate « cancérogène probable », via une opération de pression baptisée en interne « Project Spruce ».

Le 10 août 2018, le jury revient et accorde à Johnson 39 millions de dommages compensatoires + 250 millions de dommages punitifs. Le juge Suzanne Bolanos réduira ensuite les punitifs à 39 millions, mais maintiendra le verdict de culpabilité.

Citation directe de Brent Wisner, plaidoirie finale du 7 août 2018 :

« They knew. They knew this product caused cancer. They knew it for thirty years. They lied to the EPA, they lied to scientists, they lied to consumers. Mr. Johnson is dying because of those lies. »

Dewayne Lee Johnson meurt le 12 mars 2024, six ans après le verdict. Il n’a pas vu la fin des procès.

Sources : Johnson v. Monsanto Verdict — San Francisco Superior CourtLe Monde — Monsanto Papers (2017)The Guardian — Johnson verdict Aug 2018BBC — Dewayne Johnson dies (2024)


IARC 2015 — la classification que personne ne devait voir

Trois ans avant le procès Johnson. Lyon, France. 17 mars 2015. Le Centre international de recherche sur le cancer, agence de l’OMS, réunit 17 experts de 11 pays pour évaluer cinq pesticides organophosphorés. Parmi eux : le glyphosate.

Au terme de la session, l’IARC classe le glyphosate Groupe 2A : probablement cancérogène pour l’homme. Même classification que les viandes rouges grillées au charbon, le travail de nuit, le DDT.

Monsanto réagit en 24 heures. Memo interne fuité (révélé par le procès Johnson) :

« We need to orchestrate outcry with industry partners. We need to find a way to discredit IARC. The IARC ruling cannot stand. »

Trois jours après la classification, Monsanto missionne le cabinet de relations publiques FleishmanHillard pour produire une « contre-narrative ». L’opération, internalisée comme « Let Nothing Go », mobilise des centaines de comptes Twitter et de blogueurs scientifiques pour relayer le narratif « glyphosate sûr ».

L’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments), l’EPA (US) et la BfR allemande publient quelques mois plus tard des évaluations contradictoires : « pas de risque cancérogène ». Les Monsanto Papers révéleront en 2017 que la BfR avait copié-collé des passages entiers d’un dossier rédigé par Monsanto, mot pour mot, sans citation — y compris les phrases de transition.

Le journal Reuters enquête en 2017 et révèle que Aaron Blair, président du panel IARC qui a classé le glyphosate, possédait des données non publiées d’une étude américaine montrant l’absence de lien — données qu’il n’a pas portées au débat. Cela alimente la contre-attaque industrielle. Mais l’examen indépendant de ces données, conduit en 2018, montre que leur inclusion n’aurait pas modifié la classification.

Sources : IARC Monograph 112 — Glyphosate (2015)Reuters — IARC and Aaron Blair (2017)Le Monde — BfR copy-paste Monsanto (2019)


L’affaire Séralini — le rat aux tumeurs

Caen, France, septembre 2012. Le biologiste Gilles-Éric Séralini, professeur à l’Université de Caen, organise une conférence de presse autour d’une étude qui sera publiée le 19 septembre dans le journal Food and Chemical Toxicology. L’étude porte sur 200 rats Sprague-Dawley nourris pendant deux ans (durée totale de leur vie, contre 90 jours dans les protocoles industriels standards) avec :

  • Du maïs OGM NK603 de Monsanto
  • Du Roundup à très faible dose
  • Les deux combinés

Les résultats : mortalité accrue, multiplication des tumeurs mammaires chez les femelles, atteintes hépatiques et rénales chez les mâles. Photos publiées : rats avec des tumeurs énormes, certaines de la taille d’une balle de tennis.

Le déchaînement médiatique est immédiat. Mais pas dans le sens attendu.

Septembre-octobre 2012 : campagne de presse internationale, pilotée par des scientifiques affiliés à l’industrie (membres de l’ILSI — International Life Sciences Institute, financé par Monsanto, Syngenta, Bayer), qui qualifient l’étude de « pseudoscience » et exigent sa rétractation.

Novembre 2013 : l’éditeur de Food and Chemical Toxicology, A. Wallace Hayes, qui vient d’être engagé comme consultant chez Monsanto (révélé en 2017), rétracte l’étude. Motif officiel : « les conclusions sont peu convaincantes ». Ce motif n’est pas un motif de rétractation reconnu par le Committee on Publication Ethics (COPE) — qui exige une fraude, une erreur ou un plagiat, pas une opinion sur les conclusions.

Juin 2014 : l’étude est republiée intégralement dans le journal Environmental Sciences Europe, après peer-review indépendant. Aucune erreur méthodologique n’a été identifiée.

Mais la rétractation a fait son travail. La presse mainstream continue de dire « l’étude Séralini est rétractée », sans préciser qu’elle a été republiée.

Citation de Gilles-Éric Séralini, 2014 :

« Les conflits d’intérêts dominent la science qui évalue la sécurité de notre alimentation. Quand un éditeur de journal scientifique devient consultant de Monsanto pendant qu’il rétracte une étude qui critique Monsanto, le mot science a perdu son sens. »

Sources : Séralini Republished Study — Environmental Sciences Europe (2014)Le Monde — A. Wallace Hayes Monsanto consultant (2017)Independent Science News — Séralini retraction analysis


Le contexte qu’on n’enseigne pas

L’histoire du glyphosate n’est pas un dérapage isolé. Elle s’inscrit dans une lignée documentée.

1944 — DDT. Présenté comme miracle. Pulvérisé sur les enfants, les armées, les champs. Rachel Carson publie Silent Spring en 1962. Interdit aux US en 1972. Trente ans entre la mise sur le marché et l’interdiction.

1965 — Agent Orange. Monsanto et Dow Chemical fabriquent l’herbicide pulvérisé sur le Vietnam. Effets tératogènes documentés dès les années 1970. Procès des vétérans US gagné en 1984. Procès des victimes vietnamiennes : encore en cours en 2024.

1980-1990s — PCB. Monsanto produit 99 % des PCB mondiaux. Documents internes révèlent qu’ils savaient depuis 1937 la toxicité. Interdiction US 1979. Procès groupé Anniston 2003 : 700 millions $ d’amendes.

1996 — Roundup Ready. Monsanto introduit le maïs et le soja génétiquement modifiés pour résister au Roundup. Modèle économique : graine OGM + herbicide vendus ensemble. Adoption massive USA, Argentine, Brésil. En 2024, 94 % du soja mondial est Roundup Ready.

2015 — IARC classe glyphosate 2A. Voir section précédente.

2018 — Premier verdict Johnson. Voir scène d’ouverture.

2020 — Bayer paie 11 milliards de dollars en règlement amiable pour environ 100 000 procès Roundup en cours aux US. Sans reconnaître la responsabilité.

Novembre 2023 — UE renouvelle l’autorisation du glyphosate pour 10 ans. La France s’abstient. Macron, qui avait promis en 2017 « la sortie du glyphosate dans 3 ans », est silencieux.

Le pattern temporel répète celui du DDT : 30 à 50 ans entre les premières alertes scientifiques et les premières restrictions, pendant lesquels une génération entière est exposée sans consentement éclairé.

Sources : Anniston PCB Settlement (2003)Bayer Roundup Settlement 11B (2020)EU Glyphosate Renewal Nov 2023


Le pattern

Tyler ne dit pas que tout cancer est causé par le Roundup. Il dit autre chose, plus précis. Il dit que :

  1. Une agence OMS (l’IARC) a classé le glyphosate cancérogène probable en 2015, sur la base d’études peer-reviewées.
  2. Le fabricant a orchestré une contre-attaque documentée par 17 000 pages de ses propres archives, rendues publiques par procès judiciaire.
  3. L’éditeur d’un grand journal scientifique a rétracté une étude critique pendant qu’il prenait un poste de consultant chez le fabricant.
  4. L’autorité allemande (BfR) a copié-collé sans citation des passages d’un dossier rédigé par Monsanto, pour produire son évaluation officielle « pas de risque ».
  5. Bayer a payé 11 milliards de dollars en règlement amiable sans reconnaître de responsabilité — ce qui suggère, en termes économiques, que la condamnation potentielle aurait coûté davantage.
  6. L’Union européenne a néanmoins renouvelé l’autorisation en novembre 2023.

Le multiregard voit ce que le monoregard cache : ce n’est pas un débat scientifique entre experts de bonne foi. C’est un dispositif de capture : capture des éditeurs scientifiques (Hayes), capture des autorités d’évaluation (BfR), capture des relais médiatiques (Let Nothing Go), capture du débat public (ILSI, AGBM). Le dispositif a fonctionné pendant 30 ans. Il continue de fonctionner.

Et pendant qu’il fonctionne, des millions de tonnes de glyphosate sont déversées chaque année sur les sols, les eaux, les nappes, les récoltes consommées. Détectable dans 80 % des urines prélevées en population générale en France (Santé publique France, 2024).


Les voix de ceux qui ont parlé

Dewayne Lee Johnson, après le verdict du 10 août 2018 :

« I’m glad they listened to me. I’m glad they heard me. The people need to know that this stuff is dangerous. If I can help one person, just one, I’ve done my job. »

Stéphane Foucart, journaliste au Monde, co-auteur de l’enquête Monsanto Papers (avec Stéphane Horel), 2018 :

« Ce que les Monsanto Papers révèlent, ce n’est pas que Monsanto a menti. Ce n’est pas une nouveauté. C’est que les institutions chargées de protéger la santé publique ont, en partie, été conçues, écrites, et alimentées par Monsanto lui-même. La frontière entre régulateur et régulé n’existe plus. »

Christopher Portier, ancien directeur du National Center for Environmental Health (CDC) et expert pour l’IARC, témoin clé dans les procès Roundup :

« I cannot find a more clear cut case of a regulatory agency working hand-in-hand with the regulated industry than the EPA’s handling of glyphosate. »

Vandana Shiva, physicienne et écologiste indienne, fondatrice de Navdanya, dans Soil, Not Oil (2008) :

« Quand Monsanto a fait breveter la première graine OGM, elle a transformé une chose vivante, donnée par la terre depuis 10 000 ans, en propriété privée. C’est l’acte fondateur de la guerre contre l’autonomie alimentaire. »

C’est dit. Pas par moi. Par eux.

Sources : Le Monde — Foucart & Horel — Monsanto Papers sérieChristopher Portier — Roundup Trial TestimonyNavdanya — Vandana Shiva


Ce que cette histoire ouvre

Quand vous mangez du pain en 2026, en France ou en Suisse, il est statistiquement probable que les blés tendres avec lesquels il a été fabriqué ont été aspergés au glyphosate avant la moisson — pratique dite de « dessiccation pré-récolte » qui accélère le séchage des grains. La technique n’est pas illégale. Elle est même recommandée par certains conseils agricoles.

Quand vous donnez du lait infantile à votre enfant en 2026, les contrôles de Santé publique France 2024 indiquent que 80 % des échantillons de la population générale présentent du glyphosate détectable dans les urines. Les enfants en bas âge présentent les concentrations les plus élevées (le métabolisme rénal n’est pas mature avant 3 ans).

Quand vous buvez du vin en 2026, 70 % des vins français contiennent des résidus de glyphosate, selon les analyses 2023 de la Direction générale de l’alimentation.

Aucun débat public sérieux n’est ouvert. La presse mainstream parle parfois de « controverse ». Le mot est faux. Une controverse implique deux corpus de preuves comparables. Ici, il y a un corpus de preuves IARC + procès + Monsanto Papers + études indépendantes, et un corpus de communiqués industriels.

L’Union européenne a tranché en novembre 2023. La majorité des États membres a voté pour le renouvellement. La France s’est abstenue. La Suisse a renouvelé en parallèle ses autorisations nationales.

Le jardinier de San Francisco est mort en mars 2024. Personne n’a remplacé son nom dans la liste des plaignants. Personne ne l’a fait, parce que la liste s’est allongée.


Sources principales

Pour la capture régulatoire pharma analogue, voir le Rapport 03 — Buzyn / HCQ et le Rapport 05 — Mediator. Pour la suppression des chercheurs dérangeants, voir le Rapport 09 — Walach.


— Tyler Trismegis Hub, M900 26 avril 2026 • Coordonnées Lumaya